Bruno,oncleraconte
L'histoire de Launora
Cette histoire a été traduite par l'IA.
Bruno raconte le moment où sa famille se resserre, lorsque sa filleule Launora reçoit un diagnostic grave. Au milieu des préparatifs pour emménager ensemble dans la maison de l’Emmental, un message dans le chat familial change tout. Ce qui était d’abord un espace pour organiser le déménagement devient soudain un lieu de préoccupations, d’espoirs et d’informations venant de l’hôpital. Bruno décrit l’instant où le diagnostic lui apparaît vraiment, le chemin vers l’hôpital, la rencontre avec son frère et comment ils restent silencieux côte à côte, fumant, réalisant que rien ne sera plus comme avant. Son histoire montre comment une famille cherche à trouver un soutien – dans le quotidien partagé, dans le chat et au chevet de Launora.
Diagnostic et traitements
Séverine : Merci encore, Bruno, de me raconter ton histoire et celle de la SGVE.
Bruno : Merci aussi de pouvoir partager ici mon histoire avec Launora.
Séverine : Alors, veux-tu d’abord me parler un peu de toi et de ta famille ?
Bruno : Oui. Je suis Bruno. J’ai trois frères, et je suis le plus jeune d’entre eux. Il y a l’aîné, puis le deuxième plus âgé, qui est le père de Launora, donc Mäthu. Et ensuite le deuxième plus jeune frère, qui est plus âgé que moi. J’ai une mère et un père. Le père habite dans l’Emmental, dans une ferme que nous avons reprise assez tôt de sa part. C’est là que tout s’est passé en fait, là où Launora a vécu et où j’ai vécu avec eux. La mère habite à Biglen. Du côté paternel, les grands-parents sont déjà décédés, du côté maternel ils vivent encore à Thoune. Voilà, c’est un peu la famille proche. …
Bruno : Le mieux est que je commence au début. J’habitais à Raufli avant que Mäthu, sa partenaire et sa fille Launora ne viennent vivre avec nous à Raufli – chez moi et chez mon père. Déjà un certain temps avant, je crois presque trois mois, Launora avait beaucoup perdu du poids sans qu’on connaisse la cause. Cela a commencé à nous stresser doucement. Finalement, elle est allée à l’hôpital. Le déménagement à Raufli aurait eu lieu de toute façon, indépendamment de cela, donc sans lien direct. Cependant, Launora était à l’hôpital à ce moment-là, précisément pendant la période où elle aurait dû déménager, car tout était déjà organisé. C’est pourquoi mon père a pris en charge le déménagement pour elle.
Séverine : Dans la maison, donc chez vous ?
Bruno : Exactement, chez nous dans la maison. J’ai alors déplacé une chambre en bas, parce que Launora et Mäthu voulaient une chambre double là-bas. En plus, nous avons fait appel à d’autres membres de la famille pour organiser tout cela de manière aussi fonctionnelle que possible. L’appartement était à l’origine prévu seulement pour mon père et moi, pas vraiment un appartement familial. Pourtant, nous étions contents de pouvoir l’aménager joliment ensemble.
Séverine : Ah, c’est vraiment super. Et peux-tu décrire la première phase, quand vous avez appris que Launora était malade ? Comment tu t’es senti quand vous avez reçu le diagnostic.
Bruno : Oui, ça s’est en fait annoncé lentement, pour dire ça franchement. Elle avait déjà perdu beaucoup de poids depuis assez longtemps, sûrement plus d’un mois et demi. On ne savait jamais vraiment pourquoi. On a essayé beaucoup de choses, elle ne mangeait pas. Ensuite, Launora est allée à l’hôpital pour des examens, je ne sais plus exactement quelles fonctions on a vérifiées. Après, elle est allée dans un autre service, pas directement en oncologie, et là non plus on n’a rien trouvé. Puis on a décidé de la ramener en oncologie. … Nous voulions que Mäthu reste avec Launora à l’hôpital. Tout laisser, en fait tout préparer. Puis on s’est rendu compte qu’à cause de la maladie, il fallait un très haut standard d’hygiène avant qu’elle puisse revenir à la maison, donc tout devait d’abord être nettoyé en profondeur. Quand Mäthu m’a parlé de ça la première fois, ça ne m’est pas encore vraiment rentré. Je pensais un peu, oui, bon, on verra bien. Ce n’était pas encore clair, même s’il me l’avait déjà dit. Le lendemain, les médecins l’ont confirmé à nouveau. Oui, et à un moment donné, Mäthu a écrit dans le chat de groupe que c’était un cancer. ALL, donc une leucémie. J’ai lu ça, mais ça ne m’est pas vraiment rentré. Je pensais juste, d’abord ils ne trouvent rien, puis ils trouvent quelque chose, puis rien à nouveau – peut-être que c’est comme ça. À l’origine, le chat était destiné à organiser de l’aide pour le déménagement et à mobiliser les gens. En même temps, il servait aussi à informer en continu de ce qui se passait. Pour l’échange d’informations général, c’était très utile. Le chat de groupe a existé jusqu’à la fin – et il existe même encore aujourd’hui. Personne n’en est jamais sorti ; il reste simplement. Il y a probablement encore beaucoup de choses dedans aujourd’hui. En plus, à la fin, on a aussi fait une version imprimée de ce chat – tout résumé en trois phases. C’était très, très utile. Il y a même des codes QR pour des vidéos et des messages vocaux qu’on peut scanner et écouter. Voilà, et dans ce chat, c’était écrit noir sur blanc que c’était vraiment un cancer. J’étais en train de travailler, j’ai lu le message, et soudain ça m’est vraiment rentré. Vraiment. J’ai fait une pause et j’ai pensé, ça ne peut pas être vrai. J’ai dit à mon maître d’apprentissage : « Merde, ma filleule, la fille a un cancer. Je crois que ce serait bien que je parte maintenant. » J’ai pris mes affaires et je suis parti. L’hôpital n’était qu’à environ un quart d’heure. J’ai rapidement appelé Mäthu pour savoir s’il était là. Il était à la maison Ronald McDonald, qui est attenante, pour pouvoir dormir juste à côté. Quand je suis arrivé, Mäthu est venu tout de suite. Il m’a juste regardé avec les yeux tout mouillés, et soudain tous les sentiments sont remontés. J’ai réalisé, merde, je ne peux pas juste éclater en sanglots maintenant, ça ne va pas. Nous avons tous les deux dit non, ça ne peut pas être vrai. Je suis allé vers lui, et nous avons d’abord fumé une cigarette – lui aussi. Je suis ensuite retourné voir mon maître d’apprentissage, je l’ai informé et je suis rentré à la maison. Oui, c’est comme un coup de poing dans la figure. Je ne peux pas expliquer ce que ça fait. Puis j’ai réalisé que maintenant Mäthu avait besoin de temps. Arrivé à la maison – je ne sais plus exactement ce que j’ai fait. Je suis juste resté allongé, j’ai bu du café. Je ne pouvais certainement pas rester assis tranquillement. Puis mon père est aussi rentré assez tôt. J’ai entendu la voiture et j’ai pensé que je devais aller à sa rencontre. Je suis sorti de la maison, il est descendu de la voiture, nous nous sommes regardés, nous sommes allés l’un vers l’autre, nous nous sommes pris dans les bras – et nous nous sommes complètement effondrés.
Séverine : Vous avez dû apprendre à vivre avec ça ?
Bruno : Exactement. Ensuite ça a continué, je ne me souviens plus très bien. Je suis encore allé travailler, puis je suis allé, je crois, chez le médecin de famille. J’ai dit que j’avais besoin d’une pause. Ensuite, je crois que j’ai eu un ou deux semaines d’arrêt maladie.
Séverine : As-tu remarqué que tes sentiments ont changé ?
Bruno : Oui, beaucoup. Ils étaient très changeants. J’ai remarqué que j’avais développé une sorte d’angoisse. Quand j’étais avec des gens, c’était trop d’informations d’un coup que je ne pouvais pas toutes exprimer. Tout s’est accumulé et je me suis senti très mal à l’aise parmi les gens, c’est pourquoi je me suis beaucoup renfermé sur moi-même pendant cette première période.
Séverine : Et qu’est-ce qui t’a aidé à comprendre quel était ton rôle dans ce contexte et comment tu pouvais le soutenir ?
Bruno : C’était difficile. J’ai surtout géré ça tout seul, pas à pas. J’ai regardé ce que je pouvais faire et comment je pouvais le faire. À un moment donné, j’ai compris dans mon rôle que je devais me retirer, laisser faire, je ne pouvais pas toujours aider. C’était difficile. Sinon, mon rôle était plutôt – pas comme un parent, mais quand même présent. Peut-être aussi un peu là pour maintenir le facteur plaisir pour Launora, faire des choses ludiques. Et ça a presque changé de jour en jour.
Séverine : D’accord. Et même si tu t’es beaucoup renfermé socialement, tu avais quand même des personnes à qui tu pouvais te confier ?
Bruno : Oui, absolument. J’allais souvent chez mes colocataires de l’époque. Un collègue habitait dans la même chambre où je vis maintenant. C’étaient des super gens, vraiment des types formidables. J’avais aussi un grand cercle d’amis avec qui je faisais parfois des choses. Avec des amis et des amies, j’en ai presque toujours parlé, aussi parce qu’ils demandaient. Ils avaient remarqué que j’étais parfois silencieux. Et ça m’a aidé qu’ils posent des questions et montrent de l’intérêt. Ainsi, j’ai pu un peu lâcher prise en racontant. J’ai aussi beaucoup parlé avec mon père. À un moment donné, c’est devenu trop. Au début, on ne le sait pas encore. Mais c’est devenu trop, aussi parce que c’était très envahissant et que beaucoup de choses se répétaient sans cesse.
Séverine : Oui, trop parce que ça devient aussi envahissant ?
Bruno : Oui, envahissant, et justement avec beaucoup de répétitions. À un moment donné, j’ai réalisé qu’il fallait que j’avance quelque part. Ça continue, on ne peut pas rester immobile. Ça continue chaque jour, toujours plus loin. Après, j’ai géré cette agitation d’une certaine manière. À l’époque, j’ai beaucoup refoulé – parce qu’il fallait simplement fonctionner, aussi à cause de l’enfant. Heureusement, j’avais un environnement professionnel incroyablement beau et solidaire, qui m’a beaucoup soutenu. Ils étaient tous complètement dépassés par ce que je leur racontais, mais le fait que je puisse en parler du tout était super important pour moi. Il était important pour moi de garder une certaine rationalité quelque part. J’étais déjà allé une fois chez le psychiatre, parce que j’ai un TDA – je voulais clarifier ça à l’époque. C’est pour ça que j’avais déjà un contact là-bas. Je l’ai alors appelé et dit : « Merde, il s’est passé quelque chose. » Il a pu me donner un rendez-vous rapidement. – Non, ce n’est pas vrai, c’était plus tard. D’abord, je suis allé chez le médecin de famille, et il m’a mis en arrêt maladie pour deux semaines.
Bruno : D’accord. Ensuite, j’ai dû un peu taper du poing sur la table – ou plutôt insister –, pour qu’il m’arrête vraiment. Il a d’abord dit qu’il ne pouvait pas simplement me mettre en arrêt maladie comme ça, ce n’est pas si simple. Mais il a vu que j’étais complètement au bord de l’effondrement, que ça n’allait tout simplement plus. Ensuite, il m’a donné des contacts où je pouvais faire mes premières clarifications près de Burgdorf.
Séverine : Et parler avec des amis t’a aussi aidé à mettre la situation en perspective émotionnellement ?
Bruno : Oui, parfois ça aidait. Parfois, c’étaient des phrases très simples de collègues. Un jour, quelqu’un m’a dit – j’avais dit : « Merde, c’est juste tout pourri. » Et il m’a dit, directement au cœur : « Hé Bruno, c’est juste une sacrée poisse. » Là, je me suis dit, oui, en fait c’est vrai. Ce n’est pas tout, c’est juste cette phase. Ça m’a aidé à mettre ça en perspective. Il y aura une fin un jour, un temps après, à quoi ça ressemblera, je ne sais pas. Je suis encore en plein dedans.
Séverine : Pour le moment.
Bruno : Exact. Pour le moment, c’est juste de la poisse, et pas quelque chose qu’on pourrait expliquer ou classer.
Séverine : Nous avons enregistré ça – le fait de mettre en perspective – donc ce qui t’a aidé –, puis aussi ce qui t’a aidé à comprendre la situation, ce qui a été difficile, et je crois qu’on a aussi abordé ce que tu conseillerais aux autres qui vivent quelque chose de similaire.
Bruno : Que conseillerais-je aux autres ? D’en parler – en fait le plus vite possible.
Séverine : Avec qui ?
Bruno : Avec la personne qui vient tout de suite à l’esprit. Là, je réagirais absolument de manière impulsive. J’appellerais simplement cette personne, si je sens, hé, j’ai besoin d’elle tout de suite. Je remarque assez vite chez moi à qui je veux m’adresser en premier, et il faut alors suivre ça.
Séverine : Et par rapport à la famille concernée ?
Bruno : Oui, c’est difficile. Beaucoup de choses ne sont pas directement utiles. La compassion aide sûrement. C’est bien d’offrir une aide spécifique. En même temps, la retenue est importante, parce qu’on ne veut pas être submergé de tous les côtés. Plutôt que d’écrire trois fois de manière générale si on peut faire quelque chose, mieux vaut offrir quelque chose de concret. Peut-être viendra alors le moment où ils auront besoin de plus d’aide, et ils viendront vers vous si le contact est déjà là. Et sinon, eh bien non.
Séverine : Encore à cette époque – entre espoir et inquiétude. Quand on a commencé la première thérapie et qu’on ne sait pas comment ça va continuer. On vit dans cette incertitude et ce doute. La question est un peu de savoir comment tu t’es senti à cette époque, comment tu l’as vécu.
Bruno : Dans l’incertitude, je crois que j’ai aussi un peu refoulé. Refoulé et commencé à m’y habituer. On ne peut rien y changer, c’est incertain. Il faut attendre que la certitude arrive. Et elle arrive quand elle arrive. Quand on en sait plus, les informations viennent aussi. J’étais toujours très content que Mäthu écrive toutes les infos très détaillées et complètes dans le groupe de discussion. Même quand je le rencontrais à la maison ou à la Ronald McDonald House, il était toujours très ouvert et précis. Ça m’a beaucoup aidé.
Séverine : Oui, cette transparence médicale – on sait ce qui se passe.
Bruno : Exactement. Surtout moi, qui étais si proche. Grâce à ça, j’ai beaucoup capté. Je m’en suis rendu compte récemment encore. Dans cette incertitude, on flotte un peu, on plane dedans. Il n’y a pas de point d’appui. Une métaphore amusante en fait. On ne cherche pas de point d’appui quand on plane. Et alors ce n’est plus aussi grave. Lâcher prise.
La fin devient prévisible
Séverine : Pendant cette période, comment ou qu’as-tu pu apporter à la famille de Mäthu ?
Bruno : J’étais simplement là – pour lui, sa partenaire et Launora. Présence, et en même temps aussi un retrait de moi-même. Selon la situation. Quand ils étaient à la maison, je prenais souvent beaucoup en charge – cuisiner un peu, ranger, nettoyer, faire la cuisine – en fait presque toujours la cuisine. Après le repas, c’était souvent un vrai bazar, parce que Launora aimait manger un peu plus longuement. Ensuite, il était important que tout soit à nouveau propre, pour ne pas avoir de charge supplémentaire, surtout à cause de la thérapie, de la chimio. Le changement de couches était aussi à chaque fois très difficile et très exigeant. On nettoyait beaucoup, tout était enduit de crème, car beaucoup de choses étaient irritées. C’était un des points les plus durs. On ne pouvait rien faire, on savait qu’elle souffrait. En plus, il y avait beaucoup de produits, surtout des crèmes, qui n’étaient pas remboursés par l’assurance maladie. Pour moi, il était aussi important de sentir quand j’étais superflu, et de me retirer alors. Ne pas rester quand je n’étais plus nécessaire. Je crois que c’était un des points difficiles, mais aussi très importants. Dans mon propre entourage et mon histoire, il y avait beaucoup d’émotion et de compassion, c’était globalement important. Mais il y avait aussi quelques personnes pour qui ça ne collait pas vraiment – et c’est tout à fait normal. Parfois ça aidait, parfois non. C’était très situationnel. Quand quelqu’un racontait ses propres expériences, qui n’étaient pas vraiment comparables, c’était parfois difficile. Par exemple, quand des collègues parlaient de cancer du sein, de chimio et de radiothérapie. D’une part, je trouvais ça dur et je pensais que, sur certains points, c’était peut-être similaire à ce que Launora ressentait. J’ai alors aussi demandé une fois si je pouvais un peu interroger cette personne, et elle m’a raconté assez longuement – toujours mal, jamais faim. Je trouvais ça utile, parce que ça m’a donné une image de ce que Launora pouvait ressentir. C’était difficile de le savoir directement d’elle, parce qu’elle ne pouvait pas encore parler. Ainsi, je pouvais mieux comprendre. Elle ne mange pas, elle a la sonde, elle vomit beaucoup. Parfois, j’avais aussi le sentiment que c’était trop pour moi. Quand quelqu’un me racontait quelque chose, je sentais moi-même quand ça devenait superflu. Ce sens du tact est très difficile, on ne l’a pas comme ça. Je crois qu’il n’y a pas vraiment de juste ou de faux. L’important est d’écouter ses propres sentiments et de les exprimer aussi. J’écoutais souvent simplement, avec intérêt, quand ça me convenait. Et quand je sentais que ça ne m’apportait rien ou que c’était trop, je disais, hé, ça ne m’aide pas en ce moment, s’il te plaît arrête.
Séverine : D’une part, tu as dit que ça t’aidait de parler avec des amis, pour pouvoir aussi être là pour la famille – donc pour Mäthu. Y a-t-il aussi des choses que tu as trouvées extrêmement difficiles à supporter ?
Bruno : Oui, encore et encore. Le moment le plus difficile était en fait quand on attendait de nouveaux résultats d’examens et qu’en plus quelqu’un demandait encore… Alors je sentais, oh mon Dieu, là c’est trop.
Séverine : Oui.
Bruno : C’était alors vraiment presque trop. Je ne pouvais plus que dire : « Tout va bien, on attend juste quelques résultats. » Je n’en pouvais plus. Parfois on demandait encore, par exemple : « Quels résultats attendez-vous ? » Et là, je sentais que ce n’était pas pertinent. C’était juste trop.
Séverine : Et que conseillerais-tu à d’autres proches dans cette situation ? En ce qui concerne le sens du tact ?
Bruno : Oui. À un moment donné, j’ai eu pour moi-même la pensée de ne quand même pas arrêter de poser des questions.
Séverine : Oui.
Bruno : Même si c’est trop une fois, même si le moment n’est peut-être pas approprié – ça fait partie du processus. Ne pas arrêter. Parce que je crois que c’est plutôt difficile quand il ne vient plus rien du tout. Quand j’avais le sentiment que le sujet était trop lourd à ce moment-là, que ce n’était pas le bon moment, parce que les gens l’avaient entendu, alors je trouvais quand même très agréable d’être interrogé à nouveau plus tard.
Le temps de l'agonie
Séverine : Maintenant, parlons de la période où Launora est décédée. Peux-tu raconter comment tu as vécu les derniers jours ou heures et ce qu’ils ont représenté pour toi ?
Bruno : Oui. Ça s’est annoncé. L’état s’est détérioré. À un moment donné, il a fallu peser jusqu’où on voulait aller. Elle a reçu une dernière chimiothérapie forte pour retarder un peu les choses, sans trop affecter son bien-être. En même temps, il fallait trouver le moment où il était clair que si on retardait trop, la mort ne serait pas belle pour elle. Plus on attendait, plus le risque qu’elle souffre à la fin augmentait. Et si on attendait moins longtemps, ça allait plus vite. J’étais très content de ne pas avoir à prendre cette décision. J’étais content et je savais qu’ils allaient bien s’en occuper. Et on peut en quelque sorte faire confiance aux médecins, même s’ils ne veulent sûrement pas le dire aussi facilement. Une grande peur était qu’elle meure d’hémorragies internes et qu’elle souffre à la fin. Si on continue le traitement, on ne fait que tout retarder. À un moment, Mäthu a dit qu’ils allaient arrêter le traitement maintenant. Là, je me suis dit, ok, ça ne va plus durer longtemps. Je crois qu’environ une semaine plus tard, Mäthu a écrit quelque chose. Ensuite, je suis passé. Launora était couchée au fond de la chambre, dans une pièce préparée spécialement pour ce moment, pour mourir – avec des rideaux, tout calme.
Séverine : Wow.
Bruno : Oui, c’était très, très beau. Le même jour, ils ont enlevé les rideaux et l’ont amenée dans la chambre du haut, pour qu’elle puisse mourir dans le lit des parents. On sentait que c’était le moment. Elle n’était plus vraiment réactive. Elle était juste là. Elle ne réagissait presque plus, sauf qu’elle faisait parfois des petits bruits très faibles ou des gémissements. Je me suis agenouillé à côté d’elle et j’ai dit : « C’est le parrain Bruno. » J’ai demandé si c’était ok et elle a dit « mmhh (oui) ». Quand elle gémissait, je lui caressais la tête, et ensuite c’était calme à nouveau. C’était très intuitif, très naturel. Ça ne faisait pas mal. Je n’étais pas triste à ce moment-là. À un moment, j’ai eu l’impression de vouloir lui dire qu’elle pouvait partir. Je lui ai dit que c’était ok, qu’elle pouvait partir, qu’elle n’avait pas à rester avec nous. Je ne me souviens plus exactement des mots aujourd’hui. Mais le message était clair. Tu peux partir. Je suis resté un peu encore et j’ai demandé si c’était ok que je parte. C’était ok. Quand je me suis levé, j’ai vu ma mère dans l’embrasure de la porte, qui regardait tout ça. Je peux bien imaginer que ça l’a beaucoup touchée et rendue très triste, que ça ait été complètement différent de l’extérieur que pour moi qui étais au milieu. Pour moi, c’était juste calme, clair. Elle m’a encore demandé si ça allait et je n’ai même pas compris la question, parce que oui, ça allait très bien pour moi. Je suis ensuite sorti et j’ai parlé un peu avec les autres. Peu à peu, tout le monde est retourné la voir – les frères, la mère, le père, aussi d’autres proches, deux ou trois tantes. Plus tard, elle est restée un moment sur le canapé. Je me suis assis sur une chaise à côté d’elle. À un moment, je me suis dit, bon, on y va. Nous sommes montés en voiture, quelqu’un d’autre a conduit. Je n’aurais pas pu conduire dans cet état. J’étais très conscient d’être comme dans une sorte de transe, dans un brouillard, et que je ne devais pas conduire. J’étais très plongé dans mes pensées, très avec moi-même et en même temps très loin. Puis nous sommes rentrés à la maison.
Immédiatement après la mort
Séverine : Et alors, comment ça s’est passé le lendemain matin ?
Bruno : Exactement, le lendemain matin. Mäthu a allumé une bougie de baptême pour Launora, a pris une photo et l’a partagée dans le groupe – non, dans le statut. Je me suis dit, oui, des bougies de baptême, c’est joli. Je me souviens que mes colocataires m’ont demandé : « Hé, c’est le moment ? » Et je me suis demandé, hein ? Non, quoi ? Aucune idée. Je ne crois pas. Il y avait encore des bougies de baptême allumées. Je me suis préparé pour le travail et je suis parti. Dans le train, j’ai vu qu’il y avait encore un message dans le groupe. Je l’ai lu – puis relu. Et encore relu. Je me suis dit, ah, d’accord. Il avait écrit qu’elle s’était endormie. Endormie pendant la nuit. J’ai dû le lire plusieurs fois avant de réaliser : « Endormie » veut dire qu’elle est morte. Ensuite, je me suis dit, ok. J’ai écrit à mon patron : « Elle est morte. » Ils savaient de quoi il s’agissait. Je suis allé directement à Raufli. J’aurais pu rester dans le train au lieu de descendre plus tôt. Quand je suis arrivé, il y avait déjà beaucoup de famille, des deux côtés. Mäthu m’a accompagné vers Launora. Elle était là, tout en paix. C’était très soulageant de savoir qu’elle était partie maintenant. Le sentiment du jour précédent pesait encore lourd sur ma poitrine, et je me suis dit que ça ne pouvait pas continuer comme ça plus longtemps. Le chagrin n’était pas encore vraiment présent. Et pourtant – elle était là, et elle était encore là. C’était une prise de conscience claire. On la voit morte. Je me suis allongé un moment à côté d’elle. Je ne me souviens plus exactement, mais je crois que je lui ai encore caressé la tête. Je suis resté un moment à côté d’elle, j’ai regardé la couverture, je l’ai regardée et je me suis dit, elle a pu partir paisiblement. Vraiment bien. Au moins, elle a tenu six mois. Ce fut une longue période incertaine, émotionnellement difficile à décrire, qui s’est arrêtée d’un coup. Et puis on se tient là et on se demande, que faire maintenant avec cette situation ? On est habitué à quelque chose – et puis ça s’arrête tout simplement. C’est dur.
Séverine : Qu’est-ce qui te passait par la tête à ce moment-là ?
Bruno : Oui. Et puis on se demande, ok, que faire maintenant avec moi-même ? En tout cas, je savais que je devais d’abord prendre une grande inspiration. Ensuite, j’ai regardé les choses organisationnelles avec la pompes funèbres. Elle avait beaucoup de questions, des décisions à prendre – quoi, comment, où. Mäthu ne pouvait guère répondre aux questions complexes à ce moment-là. J’ai remarqué que je devais tout réduire à des questions oui-ou-non. Parfois, j’ai presque pris les décisions à sa place. Ma tante a aussi aidé pour la rédaction des invitations. Tout cela a duré environ deux jours et demi, jusqu’à la mise en bière, ou plutôt la cérémonie d’adieu. Pendant ce temps, nous devions veiller à ce qu’elle reste au frais. Il y avait un matelas de refroidissement professionnel et nous avons utilisé des machines de refroidissement – des ventilateurs dans lesquels on met des plaques froides en bas, qu’il faut remettre au congélateur régulièrement. L’été était très chaud, c’était assez pénible. Les plaques devaient être changées constamment, et nous devions veiller à ce que la pièce reste aussi fraîche que possible. Il y a aussi la coutume d’ouvrir la fenêtre après la mort. À ce moment-là, ce n’était pas une bonne idée. Mon père a dit une fois : « Hé, je vais ouvrir la fenêtre maintenant. » Et j’ai dit : « S’il te plaît, ne l’ouvre pas, sinon tout le travail aura été vain. » Il a dit qu’il voulait quand même le faire. Alors nous avons dit : peut-on le faire à la fin ? J’ai trouvé ça bien.
Séverine : C’est en fait une très belle pensée.
Bruno : Oui, et je trouve aussi que c’est un très beau geste. Il aurait vraiment voulu le faire. Mais il a compris que ce n’était tout simplement pas le bon moment. Et puis j’ai commencé à organiser toutes ces choses.
Séverine : Tu es en fait passé tout de suite à l’action.
Bruno : Oui, j’étais directement en action. Je l’ai aussi remarqué avec la pompes funèbres. Elle cherchait la personne qui fonctionne, qui peut agir. Et ils ont pu se raccrocher à moi. J’ai beaucoup pris en charge. Je ne peux plus dire exactement tout ce qu’il fallait faire. Ces deux jours ont semblé durer deux mois. La première nuit, j’ai dormi là-bas. Le matin, j’ai tout contrôlé à nouveau et vérifié que les plaques de refroidissement étaient froides. Je crois que la nuit, je me suis même levé une fois pour les changer. À un moment, j’ai senti que j’atteignais mes limites. Je devais prendre une douche, manger quelque chose. En fait, je n’ai presque rien pu manger. J’ai mangé des bretzels salés, un peu de sel, un peu à grignoter. L’essentiel, c’était quelque chose. La pompes funèbres m’a aussi dit de veiller à ce que les gens mangent un peu. Alors je donnais régulièrement quelques bretzels salés aux personnes présentes. En même temps, je devais faire attention à ne pas les importuner. Mais c’était important que tout le monde mange et boive un peu, qu’ils restent hydratés. Je m’en suis occupé. C’était presque tout ce qui s’est passé ces jours-là. À un moment, je suis rentré brièvement à la maison, j’ai pris une douche, et le lendemain matin, je suis retourné à Raufli. Ensuite, il s’agissait de la mettre dans le cercueil, de tout préparer, le transport, l’église. Entre-temps, je suis encore allé au bureau en voiture pour chercher quelque chose – je ne sais plus quoi. Là, j’ai réalisé que je ne voulais pas vraiment être là. Je ne voulais voir personne, ne parler à personne. J’ai dit rapidement : « On verra ça la semaine prochaine », puis je suis parti. Je suis remonté en voiture – en fait, je n’aurais pas dû conduire. Mais je suis rentré à la maison, me suis assis, ai fumé une cigarette. Soudain, Mäthu est apparu devant moi. J’ai ouvert la porte du balcon, on s’est regardés, puis je l’ai juste serré dans mes bras. Il m’a tenu très fort. Et puis tout est sorti. J’ai pleuré comme une fontaine. Je ne sais plus combien de temps. C’était juste sans fin.
Séverine : C’est ce moment-là que tu as trouvé ?
Bruno : Oui. À ce moment-là, toute la tension du fait de devoir fonctionner est tombée. J’ai pu lâcher prise une fois. Je l’ai remercié, et lui aussi a pleuré. Il m’a raconté ce qui s’était passé entre-temps. Il avait déjà organisé certaines choses. Ensuite, je suis, je crois, rentré à la maison, pris une douche et dormi là-bas. Je ne suis plus sûr. Et le lendemain matin, j’étais de nouveau à Raufli. Peu de choses ont avancé pendant cette période. Nous avons plutôt échangé de manière factuelle sur ce qui était actuel. Parler beaucoup des sentiments était presque impossible. Ils étaient beaucoup trop accablants. Je devais d’abord simplement les supporter et les ressentir. Je crois que j’ai même pu assez bien dormir.
Séverine : Ou c’était la veille au soir ? Non, tu as dit que tu avais dormi à la maison.
Bruno : Exact. La première nuit, j’ai dormi à Raufli, puis à la maison, et le lendemain, je suis retourné à Raufli pour aider. Tout emballer, tout ranger. Nous avons veillé à tout avoir avec nous – toutes les perles de courage, toutes les choses que nous voulions donner, pour les déposer dans le cercueil. Préparé dans la cuisine, puis finalement aussi dans le cercueil. Préparer le cercueil. Tout s’est fait étape par étape. Puis est venu le moment où c’était clair. Quelqu’un devait porter Launora en bas. Descendre l’escalier. Le cercueil était incliné, ça ne marchait pas. Et puis Mäthu a dit qu’il le ferait. Je ne pouvais pas, ça m’aurait complètement déchiré. Je crois que pour lui, c’était d’une certaine manière possible à ce moment-là.
Séverine : Peut-être qu’il ne l’a tout simplement pas réalisé ?
Bruno : Oui, c’est possible. Ça a fonctionné. Quand un père prend sa fille décédée dans ses bras, la descend les escaliers et la pose dans le cercueil – c’est indescriptible. Ça vous enlève tout. Avant, j’avais pensé de manière très rationnelle à prendre beaucoup de paquets de mouchoirs. Et on en a vraiment eu besoin. Ensuite, nous avons tous pu lui déposer quelque chose dans le cercueil – ses parents, sa partenaire, Mäthu et moi en tant que parrain, la femme de Päthu, sa marraine, notre mère en tant que grand-mère et notre père ainsi que le grand-père. La thanatopractrice était présente. Sinon, je crois que nous étions juste entre nous. Launora avait malgré tout l’air très paisible. Le revêtement du cercueil était joli. On remarquait aussi que sa peau était déjà un peu écailleuse. Ou quelque chose comme ça. Je ne sais plus exactement ce que c’était. Oui, la thanatopractrice peut sûrement mieux l’expliquer. Ensuite, nous lui avons mis quelque chose de choisi dans le cercueil. En principe, il ne faut rien mettre qui ne soit pas biodégradable. Je lui ai alors donné le livre que j’avais fait pour elle après sa naissance. Il s’appelle Bonne nuit, Launora. C’est un livre pour enfants personnalisé, dans lequel on peut adapter la fille dans le livre – couleur des cheveux, couleur de peau, vêtements, et bien sûr le prénom qui figure dans le texte. Je trouvais que ça allait très bien. C’est son livre, et pour un dernier sommeil, c’est approprié. La couverture était plastifiée, mais à ce moment-là, ça m’était égal. Je l’ai quand même mis dedans. D’autres ont aussi mis des choses. Je ne sais plus exactement qui a mis quoi. Et puis, fermer le cercueil. J’étais à un moment où je me suis dit, non, je ne veux pas encore. Et en même temps, ça a continué. Je crois que c’était la thanatopractrice qui nous a doucement guidés : « Maintenant, c’est le moment. » Ensuite, Mäthu et Valdrina ont fermé le cercueil. Il y avait des vis qu’ils ont serrées. Après, Mäthu et notre mère ont porté le cercueil dehors. Mäthu voulait avoir des photos. J’ai dit que je n’aimais pas vraiment faire des photos. Mais pour lui, je l’ai fait. J’ai pris les photos. Ensuite, ils ont porté Launora vers la voiture funéraire. La voiture était même très joliment personnalisée, décorée avec soin à l’intérieur. On pouvait choisir comment cela devait être à l’arrière. Je suis ensuite parti avec la tante à l’arrière. Beaucoup d’autres étaient déjà là. Nous avions emballé beaucoup de choses pour décorer la terre plus tard. Nous avions dit à l’avance : prenez, si possible, des fleurs bleues. Il ne fallait rien de spécial, juste des fleurs. Ça devait devenir une grande mer de fleurs, parce que Launora adorait les fleurs. Quand elle voyait des fleurs, elle montrait toujours dessus et disait « Blum ! ». Et comme certaines fleurs ressemblaient à des chaussures, elle montrait ses pieds en mettant ses chaussures et disait « Blum ! ». C’était super mignon. Ensuite, nous sommes allés au cimetière. Je n’ai pas vraiment vu comment le cercueil a été porté. J’étais ailleurs, occupé à quelque chose. Je ne sais plus exactement à quoi. Peut-être que j’étais dehors, je ne sais plus. Je sais juste qu’à un moment, la thanatopractrice s’est soudainement tenue devant moi et m’a donné des instructions. Je les ai suivies, et ça a bien fonctionné. Je ne me souviens plus très bien de tout ce qui s’est passé ensuite. Beaucoup de gens sont venus, l’église était pleine à craquer. Vraiment pleine. Quand je regardais en arrière, tous les bancs étaient occupés. Beaucoup de gens avaient apporté des fleurs. Le cercueil était au centre, sur le podium. Les perles de lait devaient en principe être posées dessus, mais elles ont été oubliées. Elles étaient encore à la ferme. J’ai alors rapidement pris la voiture de mon père pour aller les chercher. Ce n’était pas très malin.
Séverine : Oh mon Dieu, tu as roulé beaucoup trop vite ?
Bruno : Oui, beaucoup trop vite. C’était extrêmement juste, juste avant le discours. Je me suis dit que ça devait être maintenant, que j’allais les chercher. Tout le monde disait : « Roule doucement. » Oui, oui. Dieu merci, il ne s’est rien passé. Je sais que j’étais trop rapide. Mais à ce moment-là, ça m’était égal. J’ai pris les perles de lait, et ensuite nous avons pu les poser aussi. Il y avait encore d’autres choses décorées, et des fleurs partout – incroyablement beaucoup de fleurs. Ensuite est venue la cérémonie d’adieu. Honnêtement, je n’en ai presque rien retenu. Je ne me souviens plus de grand-chose. Je n’ai pas vraiment écouté non plus. J’avais encore la tâche de raconter une histoire, une histoire avec la libellule. Dans cette situation, devant autant de gens – ça aurait dû mal se passer. Aujourd’hui, je dirais que je ne le referais plus. Mais j’avais imprimé l’histoire, trois pages. Et j’ai juste lu. Heureusement, j’avais tout sous les yeux. Sinon, ça n’aurait pas été possible. J’étais dans un état à moitié absent. J’ai lu et parlé. Dès que je levais les yeux, je remarquais que ça ne marchait pas. Alors je regardais juste la feuille et parlais dans le micro. Ensuite, je suis redescendu. Après, tout le monde est venu devant avec ses fleurs et les a déposées. Il y avait tellement de monde. Beaucoup que je ne connaissais même pas. Des gens qui allaient sans cesse devant pour déposer des fleurs. Ça a duré longtemps. Ensuite, ça a continué au cimetière, à Bremgarten. Là, il y avait encore beaucoup d’organisation et de logistique. Nous avons essayé de mettre toute la mer de fleurs dans un coffre de voiture. Ensuite, je suis reparti avec la tante derrière la voiture funéraire. Arrivés au cimetière, la première question était de savoir si nous devions porter le cercueil du parking à la tombe ou utiliser un petit chariot. Au début, nous pensions le porter. Puis le chariot est arrivé, et nous avons réalisé que c’était mieux. Personne ne voulait risquer qu’il arrive quelque chose. Alors nous avons mis le cercueil sur le chariot ainsi que toutes les fleurs. Les parents, donc Mathias et sa partenaire, tiraient, je crois, le chariot. Tous les autres suivaient à pied. Ça a semblé incroyablement long. Pourtant, le chemin avec le chariot est en fait très court. Arrivés là, nous avions déjà convenu de la manière de le descendre. Il fallait poser les cordes, à gauche et à droite de la tombe. Le cercueil est posé dessus, puis à chaque extrémité, deux personnes prennent les cordes. On passe au-dessus du trou, et le cercueil est lentement descendu. J’étais en arrière à droite. Je n’ai pas réussi à lâcher la corde. Je ne voulais tout simplement pas. De devant, on m’a déjà demandé : « Maintenant… tu ne veux pas lâcher ? » J’ai dit : « D’accord, c’est bon. » Et puis le cercueil était en biais dans le trou. Ce n’est qu’après un moment qu’on a réussi à le descendre complètement.
Séverine : Qu’est-ce que ça t’a fait ? Ou était-ce déjà un lâcher-prise ?
Bruno : C’était comme un avancer continuel jusqu’au bout. Encore et encore un peu plus. À chaque fois, je pensais non. Non. C’était extrême. Pas parce que je voulais absolument tenir, mais parce que ça ne devait tout simplement pas être. Quand le cercueil était complètement en bas, ça a semblé une éternité. Nous étions de nouveau à la tombe, regardions dedans, nous nous sommes embrassés, nous sommes restés enlacés, avons pleuré à chaudes larmes sur les épaules des uns et des autres. Nous avons fait quelques pas, puis sommes revenus, encore et encore. À un moment, un employé du cimetière est venu et a commencé à refermer la tombe. Pendant un court instant, j’ai pensé : « Espèce de salaud. » Puis j’ai réalisé, non. Il faut que ça continue. Sinon, tu ne partiras pas d’ici. C’est fini. Plus tard, Mäthu m’a aussi raconté qu’il avait aussi détesté cet employé du cimetière à ce moment-là. Nous avons tous les deux ri après coup. Mais bien sûr, c’était juste qu’il fasse quelque chose. À un moment, il faut que ça continue. Il a fait ce qu’il fallait. Même si sur le moment, ça semblait complètement faux. Ensuite, il a refermé la tombe, a mis un peu de terre dessus. Quelqu’un a monté la croix, je ne sais plus exactement qui. Ensuite, nous avons mis toute la mer de fleurs sur la butte de la tombe. Il y avait vraiment juste la place. Il y avait tellement de fleurs. Nous les avons vraiment entassées, c’était magnifique. Avec le ruban, la croix et plein de choses très personnelles que différentes personnes avaient apportées pour les déposer là. Ça continue encore aujourd’hui. Il y a toujours de nouvelles choses qui arrivent. Il faut toujours un peu faire de la place.
Séverine : Ah, sûr. Aviez-vous un rituel ?
Bruno : Oui, ça a changé avec le temps. Au début, nous y allions la première année à l’anniversaire de la mort et à l’anniversaire de naissance. Ensuite, seulement à l’anniversaire de la mort. Pour l’anniversaire de naissance, j’étais une fois en balade à vélo, je crois que les autres ont fait quelque chose. L’année suivante, j’étais encore en balade à vélo pour l’anniversaire de naissance. Pour l’anniversaire de la mort, nous nous retrouvions à nouveau. Ensuite, nous sommes allés une fois au Dschangrille, juste à côté il y a un très bon restaurant. Avec le temps, ça s’est un peu estompé. Aujourd’hui, c’est plutôt spontané. Parfois, on se dit juste : « Viens, je vais encore vite à la butte. » Et ça va.
Séverine : D’accord, donc plus aussi fixé.
Bruno : La dernière fois, nous sommes partis d’une pensée de Noël. Bien que nous n’avions en fait rien de prévu ce jour-là, nous avons décidé d’y aller quand même. De temps en temps. Au début, j’y allais très souvent. Cet endroit m’a énormément aidé durant cette première période. Vraiment beaucoup. Dans la première phase après, j’ai eu, je ne sais pas exactement comment on appelle ça, mais des difficultés psychiques assez marquées. J’avais des crises d’angoisse dans le train et je me suis rendu compte que c’était tout simplement trop. Avec mon psychiatre, nous avons alors décidé que je prendrais quelques semaines de vacances. J’ai ensuite été hors service pendant environ deux mois, aussi parce que je me suis cassé un doigt et que j’étais en arrêt maladie. J’ai pu utiliser ce temps.
Séverine : Donc tu as vraiment pu prendre du temps pour toi ?
Bruno : Oui, j’ai pu prendre beaucoup de temps. Parfois c’était trop, parfois pas assez. Ça ne collait que rarement vraiment. C’était simplement difficile. Quand j’allais à la tombe, dans cet espace, dans ce lieu autour de la tombe, tout le stress disparaissait. Là-bas, c’était ok. Peut-être que c’était aussi parce que je ne pouvais pas vraiment lâcher prise. Quand j’étais là, c’était comme : oui, c’est ici. Et quand j’étais parti, c’était comme trop loin. On peut peut-être l’expliquer un peu comme ça.
Séverine : Nous avons maintenant parlé de plusieurs phases. As-tu, de ton point de vue, des choses, des conseils pour d’autres proches, issus de cette période, qui pourraient aider les personnes concernées – aussi pour le temps après le décès ?
Bruno : Mhm. Pour les proches ? Difficile. Ceux qui ne disposent pas d’une certaine intuition devraient plutôt se retenir. C’est vraiment très difficile à dire. Il n’y a pas de juste ou de faux. En fait, il n’y en a jamais. Même si quelque chose semble faux pour quelqu’un, ce n’est pas forcément faux. Ça semble faux pour cette personne, et il faut en tenir compte. On peut espérer un peu que l’autre personne puisse s’exprimer. Sinon, il faut voir comment elle réagit. C’est très délicat. C’est un état d’exception absolu. Si on est convaincu d’avoir du tact et qu’on veut vraiment faire un effort, alors on peut bien approcher les gens et écouter où ils en sont. Ou on se propose. Peut-être pas directement auprès des personnes concernées, mais auprès de la thanatopractrice, en disant : « Avez-vous besoin d’aide ? Peut-on faire quelque chose ? » C’est elle qui gère le plus à ce moment-là. Si on ne peut pas faire tout cela, mais qu’on est émotionnellement stable, on peut simplement apporter du soutien. Ne pas trop parler. Ne pas trop expliquer. Juste ce qui convient à ce moment-là.
Séverine : Juste essayer.
Bruno : Oui, exactement. Essayer.
Vivre avec le deuil
Séverine : Ensuite, la vie quotidienne revient lentement. As-tu ressenti pendant cette période que ton propre deuil était respecté ? Surtout au sein de la famille endeuillée et des autres proches ?
Bruno : Oui, absolument.
Séverine : Que tu étais vu là où tu en étais, avec ton propre deuil ?
Bruno : Oui. Dans le cercle plus restreint, il y avait beaucoup de respect à ce sujet et aussi beaucoup de compassion. Beaucoup de compréhension aussi. Mais une phrase m’est restée en tête, dite par des personnes un peu plus éloignées, qui disait : « Ce n’est que ton filleul. » J’ai été choqué et j’ai pensé, d’accord, on arrête cette conversation ici. C’est aussi très individuel là-bas. Cet individualisme est important. Il faut plutôt mettre de côté ses propres interprétations. Écouter plus que croire qu’on sait déjà comment c’est. Et ensuite peut-être répondre à ce qui est dit. Si on ne comprend pas quelque chose, on peut aussi le dire : « Je ne comprends pas. » Parfois, on a envie d’expliquer ce qu’on ressent. Et parfois non. Alors la question peut aussi simplement être oubliée.
Séverine : Qu’est-ce qui ne t’a pas aidé, qu’est-ce qui a été pesant ?
Bruno : Ce genre de dévalorisation, de minimisation. Je n’ai jamais entendu directement la phrase « Tu devrais t’en remettre maintenant », mais j’ai entendu dire que ce genre de choses se disait. Ce n’est vraiment pas recommandé.
Séverine : Tu l’as vécu toi-même comme ça ?
Bruno : Non, pas personnellement. Mais dans d’autres contextes, je l’ai entendu, pas à moi, et pas directement aux personnes concernées, mais en passant, derrière une porte. Et je trouve que c’est une phrase absolument inutile. Ce n’est absolument pas approprié. Parce que chaque personne fait son deuil différemment et a besoin de temps différent. Complètement différent, individuel. Pour ça, il n’y a, j’ai l’impression, aucun guide. C’est difficile.
Séverine : Oui. Tous les sentiments, même le soulagement, peuvent être présents en même temps encore aujourd’hui.
Bruno : Soulagement. Oui. Le soulagement est en effet l’un des plus grands sentiments qui m’accompagnent encore aujourd’hui. Aussi une certaine fierté d’avoir tout traversé. Un changement.
Séverine : Mhm. Un changement dans ta vie.
Bruno : Oui. Le sens de la vie, l’attitude. Fondamentalement aussi en partie voulu. Je voulais ce changement, parce que tout cela n’aurait pas dû arriver sans conséquences, sans effets secondaires positifs aussi. Pas que tout reste négatif, mais qu’on essaie de voir le bon, de le trouver et aussi un peu de le provoquer. Et de ne pas m’exclure moi-même, mais de regarder : qu’est-ce que je peux en tirer ? Qu’est-ce que je peux optimiser ? Qu’est-ce que je peux mieux faire ? Qu’est-ce que j’en apprends ?
Séverine : Donc, ça a changé ta vie ?
Bruno : Absolument. Complètement. Avant, j’avais des plans tout à fait différents. Ils ont déjà beaucoup changé depuis. Mais il y a eu une coupure claire où j’ai réalisé que la carrière n’était peut-être pas ce que je voulais vraiment. J’ai plus envie de vivre, de profiter pleinement de la vie, et de ne pas tout définir forcément par le travail. Je crois qu’aujourd’hui je tends plus à m’assurer d’être fondamentalement heureux.
Séverine : Le contact avec Mäthu ?
Bruno : Parfois plus, parfois moins. Comme ça vient, comme ça convient, comme on a du temps. Parfois, je reprenais aussi consciemment contact quand je remarquais qu’on ne s’était pas donné de nouvelles depuis longtemps. Au début, c’était bien sûr difficile. Ces six mois et demi auxquels on s’était complètement habitués. On sent que c’est la vie maintenant, on y vit. Et puis soudain tout est fini d’un coup de doigt. Alors tu dois te retrouver toi-même quelque part. Ta tâche a soudain disparu. Pour Mathias, c’était bien sûr beaucoup plus dur. Il avait une tâche chaque jour – soigner, veiller, être là, aussi un peu d’éducation. Et soudain tout cela disparaît. C’est choquant. D’une manière brutale. Je viens de perdre le fil.
Séverine : Nous en étions au point de comment la relation entre vous a changé.
Bruno : Oui. Ça nous a certainement encore plus soudés. Même si je ne l’aurais presque pas cru avant, parce que nous étions déjà très proches en tant que frères. Mais traverser ensemble une telle épreuve, c’est indescriptible. Et ensuite voir ce qui naît de cette période. On sent ici du stress, là du stress – et en fait ce n’est pas vraiment du stress. Mais plutôt la recherche de quelque chose qui ait à nouveau du sens.
Séverine : Oui. Trouver quelque chose de significatif.
Bruno : Et comment dire, on sort aussi de ce sentiment et de cette action où quelque chose pourrait arriver à tout moment. Parce qu’elle devait être constamment soignée. On était toujours sur le qui-vive. Maintenant ceci encore. Maintenant cela encore. Et puis cela. Et puis cela. Et soudain tu n’as plus rien à faire. C’est brutal. Je crois que sortir de cet état a été l’une des tâches les plus difficiles. Et ça a aussi intensifié le contact entre nous en général. C’était aussi dû à cette période où on est simplement passés ensemble par là. Séverine : Et parlez-vous encore beaucoup de Launora ? Certainement moins qu’avant, mais quand même de temps en temps. Parfois il ne voulait plus trop en parler. Mais quand même, parfois, mais de moins en moins. Il est maintenant redevenu père. Elle a déjà un an et demi. Du coup, il a bien sûr une nouvelle tâche, il travaille beaucoup. Nous, entre frères, avons aussi toujours un contact régulier, car nous devons aussi entretenir la maison héritée. Mais cela a pris un autre rythme.
Séverine : Oui. Et que conseillerais-tu aux autres proches ? Pour cette longue période après, pour la relation avec la famille et pour son propre deuil ?
Bruno : Je crois que je me répète, mais : bien s’écouter soi-même. Peut-être aussi en parler avec les parents et leur demander, si c’est un besoin. Et se demander soi-même, qu’est-ce que j’ai besoin ? Si on sent qu’on fait trop peu son deuil ou qu’on ne sait pas comment faire, alors essayer. Voir ce qui nous convient, ce qui fait du bien. Et surtout ne pas hésiter à demander de l’aide professionnelle. En même temps, garder simplement le contact avec les autres – prendre des nouvelles, se donner rendez-vous pour un café, une bière après le travail, ce qui convient à ce moment-là. Ce que j’ai trouvé beau récemment. À Noël, c’était le troisième Noël sans elle, elle n’a pas été mentionnée longtemps. Ce n’est qu’à la fin que j’ai remarqué que la tante avait accroché des guirlandes avec des libellules découpées. Je lui ai demandé ce que signifiaient ces libellules. Elle m’a regardé et a dit clairement : « Tu sais bien, elle est toujours un peu là. » C’était tellement juste. Pour certains, c’est un besoin plus grand de parler d’elle ou d’elle, et pour d’autres moins, comme ça convient. Je crois que si quelqu’un a besoin d’en parler, de partager des souvenirs ou de raconter quand on a pensé à elle, c’est important.
Séverine : Ça te fait aussi plaisir quand on se souvient d’elle ?
Bruno : Mhm. Absolument. Et je trouve aussi important de ne pas faire de différence entre les souvenirs douloureux et les beaux souvenirs. Souvent, on ne raconte plus que les beaux, et le douloureux devient un peu comme : oui, ça a aussi été comme ça. Mais on n’en parle plus. Je ne trouve pas que ce soit faux. Ça doit être possible. Si on est incertain, on peut sonder doucement et demander : « Comment ça va ? » C’est bien.
Séverine : Une autre histoire nous est venue à l’esprit, en lien avec le sauvetage d’une autre personne. Donc en lien avec ce que cela déclenche à long terme.
Bruno : Oui, c’est vrai.
Séverine : Un déclencheur, quand on se retrouve à nouveau dans une situation similaire.
Bruno : Trigger, exactement. Un bon point. Par exemple au travail. J’ai alors commencé le service civil et je suis resté là-bas, plus tard j’ai été engagé. Il y a ces ailes de papillon qu’on trouve pour les enfants à porter. Launora en avait aussi. Et dans cette brocante où je travaillais, il y en avait aussi. Quand je les ai vues, c’était comme un choc. Toutes les images sont remontées. Mais c’était une équipe assez sympa là-bas. Je pouvais rapidement me retirer au bureau et dire : « Hé, regardez ces jolies petites ailes. » Un peu dans ce sens-là. Ça m’a un peu soulagé. Et puis cette autre histoire, ça a beaucoup déclenché. Celle avec l’enfant dans le jardin que j’ai réanimé. Bien sûr, ça n’arrive pas deux fois dans une vie. Un enfant du même âge exactement. Il avait failli se noyer. Il était immobile là devant moi. Ça n’a fait qu’activer un réflexe de fuite chez moi. J’étais en quelque sorte complètement là et pourtant pas. Et pourtant j’ai remarqué : comment est-ce que je réagis quand mes nerfs sont déclenchés ? Ou quand quelqu’un me crie presque dessus ce que je dois faire. Et je me rends compte, c’est trop tard pour expliquer comment ça se fait. Je sais comment faire. Et si je ne le fais pas maintenant, j’ai une idée très concrète de ce qui va se passer ensuite dans cette famille. Pas seulement une idée – je le sais. Je ne voulais pas ça. Et alors je suis parti à fond. De nouveau complètement en action. Ça fonctionne tout simplement, sans trop réfléchir. J’ai réanimé l’enfant. Après environ cinq compressions, il est revenu à lui. Je n’aurais jamais cru que ça marcherait. Je pensais juste : c’était vraiment moi ? Ou quoi ? La situation était tellement absurde. J’ai alors appelé l’ambulance, j’ai juste fonctionné. Quand l’ambulance est arrivée et que tout était réglé, j’ai pu lâcher la responsabilité. J’ai senti, ok, bien. Puis je suis retourné dans notre jardin. Là, il y avait un collègue avec sa copine. J’ai senti que le vertige arrivait. Je devais m’asseoir. Et puis les émotions sont arrivées. J’ai pleuré, vraiment fort. Et j’ai remarqué qu’en pleurant, je pouvais relâcher pas mal de pression. C’était intense. Après, la police est aussi venue. J’ai tout raconté. Puis l’équipe de soins a été appelée, et j’ai encore tout raconté. Et là j’ai senti, maintenant c’est bon. Maintenant je l’ai lâché. Oui. Il y a quand même eu encore des triggers après. Quand je voyais de petits enfants, je pensais souvent à ça. Surtout si c’était une fille, avec des lunettes similaires. Parfois aussi des gestes ou des sons de petits enfants. Ça me rappelait, simplement parce que c’étaient des petits enfants. J’ai remarqué que j’avais fait une expérience très perturbante, qui n’est pas normale. Et je savais qu’il fallait du temps pour que ça se normalise. Et maintenant, après trois ou quatre ans, ce n’est plus comme ça. Ça s’est arrêté. (Pause)
Séverine : D’accord, est-ce que quelque chose te vient encore à l’esprit que tu voudrais partager ?
Bruno : Non, pas maintenant.
Séverine : Alors encore une fois, merci du fond du cœur de nous avoir fait partager ton histoire.
Bruno : Avec plaisir.
Partagez votre histoire
Votre expérience peut aider les autres.
Vous avez vécu quelque chose de similaire? Nous recherchons des personnes concernées prêtes à parler de leur parcours lors d'un entretien confidentiel. Sans pression, à votre rythme et à l'endroit de votre choix. Votre expérience peut orienter d'autres personnes concernées.
Raconter mon histoire